Awaji parfume 70 % du Japon : la route de l'encens que le Kansai cache

Bâtonnets d'encens séchant au soleil sur l'île d'Awaji, Kansai, Japon

Quiz : connaissez-vous l'encens japonais ?

Quel pourcentage de l'encens japonais est fabriqué sur l'île d'Awaji ?

L'île d'Awaji, dans le Kansai, produit 70 % du volume national d'encens japonais. La tradition remonte aux années 1850, quand un marchand nommé Tatsuzo Tanaka lança la production dans le village d'Ei.

Combien de prix Pritzker d'architecture ont laissé une œuvre sur l'île d'Awaji ?

Trois lauréats du prix Pritzker ont construit sur Awaji : Shigeru Ban (Zenbo Seinei), Kenzo Tange (Wakoudo-no-hiroba Park) et Tadao Ando (Honpukuji, Awaji Yumebutai). Awaji est une galerie d'architecture à ciel ouvert.

Quelle est la hauteur de la statue du Grand Bouddha Vairocana au Todai-ji de Nara ?

La statue en bronze du Grand Bouddha Vairocana mesure 15 mètres de haut. Le Todai-ji qui l'abrite est le plus grand édifice en bois au monde. L'encens y brûle en continu depuis le VIIIe siècle.

L'île d'Awaji, dans la région du Kansai, fabrique 70 % de tout l'encens japonais — et presque personne ne la visite. Depuis le village d'Ei, sur la côte ouest, 15 manufactures familiales perpétuent un savoir-faire lancé dans les années 1850 par un marchand nommé Tatsuzo Tanaka. Cette tradition se prolonge sur 90 kilomètres jusqu'à Nara, première capitale fixe du Japon (710-784), puis Kyoto, où l'art du kodo — la « voie de l'encens » — s'est codifié au XVe siècle. Cette route culturelle relie trois villes du Kansai par un fil invisible : la fumée parfumée. Les guides ne la mentionnent pas. Les circuits organisés l'ignorent. Voici pourquoi elle mérite le détour.

Pourquoi Awaji produit-elle 70 % de l'encens japonais ?

Regardez une carte du Kansai. Entre Osaka et l'île de Shikoku, posée sur la mer Intérieure de Seto comme un haricot vert, voilà Awaji. 592 km² — c'est la superficie de l'île de Ré multipliée par sept. Mais contrairement à l'île de Ré, Awaji n'a pas de piste cyclable touristique. Elle a des ateliers d'encens.

Tout commence dans le village d'Ei, sur la côte ouest. Dans les années 1850, un marchand voyageur, Tatsuzo Tanaka, observe que les marins d'Ei sont désœuvrés quand la mer Intérieure de Seto les empêche de naviguer. Son idée : lancer des unités de production d'encens. Le vent d'hiver, fléau des pêcheurs, devient l'allié des artisans — il sèche les bâtonnets à la perfection.

L'idée fonctionne. Dans les années 1950, le village d'Ei compte 90 maisons productrices d'encens. Aujourd'hui, il en reste 15. Mais ces 15 manufactures familiales, regroupées au sein de la Hyogo Incense Coop, produisent toujours 70 % du volume national. Quinze ko-shi — les maîtres artisans créateurs de fragrances — perpétuent la tradition.

Et c'est là que ça devient fascinant. Chaque matin, ces artisans vont se recueillir sur les tombes de Tatsuzo Tanaka et des premiers producteurs. Ils allument des bouquets de bâtonnets dont la fumée, en s'élevant vers le ciel, transmet leur gratitude aux défunts. Ce geste quotidien n'est ni folklore ni spectacle. C'est le cœur même de la relation japonaise à l'encens.

Ei-to : quand une école de village devient le musée de l'encens

Vous connaissez ces villages français dont l'école a fermé ? À Ei, elle a été transformée en quelque chose d'inattendu. L'ancienne école du village est devenue en 2022 Ei-to — un lieu de vie qui mêle café intergénérationnel, concept store d'objets locaux, laboratoires d'artisans et musée dédié à l'encens.

Au rez-de-chaussée, on boit un café au milieu des créations locales — mode, accessoires, objets sourcés sur l'île. En haut de l'escalier, changement de décor. Les grandes salles de classe, encore dans leur jus, abritent un espace didactique où des maquettes miniatures montrent chaque étape de fabrication : le mélange de fines poudres de santal, clou de girofle, gingembre et cannelle avec de l'eau, puis la transformation de cette pâte en bâtonnets séchés sur des plaques.

Sur les étagères, des dizaines de flacons classés par fragrances dévoilent la créativité des ko-shi d'Awaji. Et à travers les carreaux, les rayons du soleil éclairent les particules de poussière. La nostalgie est palpable — mais pas la résignation. Les artisans d'Awaji collaborent désormais avec des parfumeurs de Grasse, en Provence. Des marques étrangères de niche commandent leurs créations. L'encens d'Awaji ne se contente plus du marché intérieur.

Trois prix Pritzker sur une seule île : Awaji, terrain de jeu d'architectes

Tenez, un chiffre qui surprend. Trois lauréats du prix Pritzker — l'équivalent du Nobel pour l'architecture — ont construit sur Awaji. Trois. Sur une île que la majorité des touristes traversent en bus sans s'arrêter.

Shigeru Ban a conçu le Zenbo Seinei, une retraite zen nichée dans les arbres. C'est une structure de bois et de verre qui caresse la canopée. Les chambres sont des cellules de moine version design — le strict minimum, mais la beauté de l'essentiel. Le chef Nobuaki Fushiki y sert une cuisine végane et fermentée. Shigeru Ban a aussi réalisé le Haru San San, restaurant d'une ferme écologique coiffé d'une charpente en tubes de papier. Menu 6 plats pour 24 € — moins qu'un déjeuner dans un bistro parisien.

Kenzo Tange a laissé sa marque avec le Wakoudo-no-hiroba Park. Et Tadao Ando — le plus célèbre des trois — a dessiné deux œuvres majeures. Au nord-est de l'île, dans le Parc national Akashi Kaikyo, il a conçu le complexe commémoratif du grand séisme de Kobe de 1995, dont l'épicentre se trouvait précisément sous Awaji. Son nom : Awaji Yumebutai — « Awaji, un endroit pour les rêves ».

Son autre création est le temple Honpukuji, sanctuaire sacré de la branche Omuro du bouddhisme Shingon. Ando y a osé un acte architectural révolutionnaire : un temple souterrain où une statue de Yakushi Nyorai, le Bouddha de la médecine, baigne dans des volutes d'encens et semble flotter dans l'éternité.

L'an 595 : le jour où un morceau de bois a changé l'histoire du Japon

Bon. Remontons le temps. Les historiens s'accordent sur un point : l'encens est arrivé au Japon au début du VIe siècle, avec les rituels bouddhiques venus de Corée et de Chine. Mais à Awaji, on entretient une légende plus ancienne et plus poétique.

Les Chroniques du Japon (Nihon Shoki) racontent qu'en 595, des pêcheurs d'Awaji trouvèrent un morceau de bois singulier échoué sur la plage. Ils le jetèrent au feu. Un parfum envoûtant se dégagea du brasier — si puissant, si inconnu, que les pêcheurs arrachèrent le tison des flammes et l'offrirent à l'empereur.

Le Kareki-jinja, un petit sanctuaire près du village d'Ei, célèbre cette croyance. Un bois odorant de plus de deux mètres y est conservé et honoré depuis des générations par les artisans de l'encens. Mythe ou réalité ? Peu importe. Ce qui compte, c'est que cette légende fonde l'identité d'Awaji. Les 15 ko-shi actuels se considèrent comme les héritiers directs de ce morceau de bois sorti de l'eau il y a 1 431 ans.

Nara, la première capitale : quand l'encens devient un trésor impérial

Passons au concret. À 90 kilomètres d'Awaji, Nara — nommée alors Heijo-kyo — est de 710 à 784 la première capitale fixe du Japon. Le prince Shotoku a imposé le bouddhisme à la cour impériale au début du VIIIe siècle. Et avec le bouddhisme, l'encens explose.

L'empereur Shomu, mécène et fervent bouddhiste, fait édifier le Todai-ji. Ce temple est le plus grand édifice en bois au monde. Sous son toit : la statue en bronze du Grand Bouddha Vairocana, 15 mètres de haut — c'est la hauteur d'un immeuble de cinq étages. L'encens y brûle en continu. Un moine du Todai-ji l'explique simplement : « Dans les volutes d'encens, les fervents se connectent au Bouddha. »

Les traces de poudre d'encens sur les lèvres, le front et la poitrine des moines visent à « purifier la parole, l'esprit et le cœur ». Ce geste a traversé treize siècles sans changer.

Parmi les trésors impériaux accumulés à Nara, un objet fascine les spécialistes : le Ranjatai, une pièce de kyara (agar, ou bois d'aloès) à la valeur inestimable. Ce bois aromatique, conservé au Shoso-in, le dépôt des trésors impériaux, est si précieux que seuls trois shoguns dans l'histoire ont osé en prélever un fragment.

Kyoto, l'encens devient un art : naissance du kodo au XVe siècle

Si l'encens naît comme offrande religieuse à Nara, il se transforme en art de vivre à Kyoto. L'époque de Heian (794-1185) est celle des dames de cour qui rivalisent de séduction en composant des mélanges odorants (neriko). La littérature en témoigne : Les Notes de l'oreiller et Le Dit du Genji décrivent ces jeux de parfums avec une précision presque scientifique.

Et voilà ce que ça change. Dans la deuxième moitié du XVe siècle, sous l'impulsion du shogun Ashikaga Yoshimasa, la culture Higashiyama se développe à Kyoto. En réaction à l'exubérance de la cour, elle prône l'introspection, le zen, le raffinement discret. De cette philosophie naissent les trois arts traditionnels japonais : la cérémonie du thé (chanoyu), les arrangements floraux (ikebana) et la voie de l'encens (kodo).

Le kodo — dont les deux kanjis signifient « l'encens » et « la voie » — est le moins connu des trois. Et le plus fascinant. Un jeune adepte résume ses vertus : « Le kodo développe les relations sociales mais aussi l'intériorité, aiguise la pensée et la mémoire, initie des gestes différents de la vie quotidienne, permet d'apprécier un moment éphémère qui s'inscrit dans le temps éternel. »

Une cérémonie du kodo au temple Senyu-ji : ce que vous ne verrez dans aucun guide

Le temple Senyu-ji, à Kyoto, abrite les mausolées de plusieurs empereurs. C'est aussi un haut lieu de la pratique du kodo. Les participants s'assoient en seiza (à genoux) sur les tatamis. Un petit bol en céramique — le koro — circule de main en main.

Voici le principe. Sur un cône de cendres tièdes ratissées comme un jardin sec, une plaque de mica porte un fragment de bois aromatique. Chaque participant mémorise le parfum qui s'en exhale. Plus tard, il devra reconnaître et nommer cette senteur devant un calligraphe. Le gagnant remporte la calligraphie de la séance.

La cérémonie est d'un raffinement exquis. Elle est aussi élitiste — le prix des bois aromatiques rares, notamment le kyara, rend ces séances coûteuses. Mais plusieurs grandes maisons d'encens ancestrales de Kyoto proposent des initiations plus accessibles. Shoyeido, fondée en 1705, et Kungyokudo, fondée en 1594, disposent de salles de kodo dans leurs magasins.

L'école Kodokan de Mme Hamasaki offre une autre porte d'entrée. Cette universitaire a fait restaurer une maison traditionnelle de Kyoto pour perpétuer l'enseignement du kodo et des arts classiques japonais. Le chanoyu, l'ikebana et le kodo y sont transmis ensemble — comme ils l'étaient à l'époque Higashiyama.

9 jours, 3 villes : ce que coûte la route de l'encens du Kansai

Soyons concrets. La route de l'encens se parcourt idéalement en 7 à 9 jours, d'Awaji à Kyoto en passant par Nara. Air France opère 3 vols directs par semaine entre Paris et Osaka-Kansai, à partir de 1 158 € en cabine Economy — c'est le prix de deux allers-retours Paris-Marseille en TGV de dernière minute.

Sur Awaji, le Zenbo Seinei de Shigeru Ban propose des nuits « Zen Stay » à partir de 296 € — repas et activités inclus (calligraphie, méditation, onsen). Pour un hébergement plus classique, le Grand Nikko Awaji (201 chambres, accès direct au complexe Awaji Yumebutai de Tadao Ando) démarre à 115 € la nuit.

À Nara, le Shisui (Luxury Collection de Marriott International) occupe l'ancienne résidence du gouverneur de la préfecture de Nara — un bâtiment de l'ère Taisho (1912-1926) avec 3 jardins japonais. À partir de 395 € la nuit.

À Kyoto, le Six Senses, ouvert au printemps 2025 dans le quartier de Higashiyama, propose un Earth Lab où l'on fabrique son propre pochon d'encens avec la maison Tenkodo. À partir de 1 054 € la nuit. L'hôtel confidentiel The Shinmonzen, conçu par Tadao Ando dans le quartier de Gion, affiche 9 suites à partir de 1 480 € la nuit — transfert depuis la gare de Kyoto et petit-déjeuner inclus. Les prix sont à vérifier avant votre départ.

Où manger sur la route de l'encens

Le Haru San San, sur Awaji, sert un menu 6 plats à 24 € sous une charpente en tubes de papier signée Shigeru Ban. À Kyoto, le chef Takeshi Sugisawa du restaurant SEN (une étoile au Guide Michelin) renouvelle sa carte chaque mois en intégrant des fumées odorantes dans sa cuisine kaiseki — menu à partir de 95 €. L'Ondorio, dans une machiya du quartier de Higashiyama, fusionne cuisines italienne et japonaise pour 37 € le menu dégustation. Et dans les collines au nord de Kyoto, le Miyamasou du chef Hisato Nakahigashi (2 étoiles Michelin) magnifie herbes sauvages et champignons dans un ryokan de 1895 — compter 250 € par personne.

Questions fréquentes

Comment se rendre sur l'île d'Awaji depuis Osaka ou Kyoto ?

L'île d'Awaji est accessible depuis Osaka en 1 h 30 environ par bus express depuis la gare de Sannomiya (Kobe), via le pont Akashi Kaikyo — le plus long pont suspendu au monde avec 3 911 mètres de portée. Depuis Kyoto, comptez environ 2 h 30 en combinant le Shinkansen jusqu'à Shin-Kobe et le bus. Air France opère 3 vols directs par semaine entre Paris et Osaka-Kansai. Il n'y a pas de gare ferroviaire sur Awaji — le réseau de bus Awaji Kotsu dessert les principaux sites. Louer une voiture est recommandé pour explorer la côte ouest et le village d'Ei. Les horaires de bus varient selon la saison — à vérifier avant votre départ.

Peut-on assister à une cérémonie du kodo à Kyoto en tant que visiteur ?

Les cérémonies du kodo (voie de l'encens) sont accessibles aux visiteurs dans plusieurs lieux à Kyoto. Les grandes maisons d'encens comme Shoyeido (fondée en 1705) et Kungyokudo (fondée en 1594) proposent des initiations dans leurs salles privées. L'école Kodokan, dirigée par Mme Hamasaki dans une maison traditionnelle restaurée, accueille aussi les étrangers pour des ateliers de découverte. Le temple Senyu-ji organise des cérémonies plus formelles. Comptez entre 3 000 et 8 000 yens (20 à 52 € environ) par session selon le lieu. La réservation est indispensable et se fait souvent en japonais — un concierge d'hôtel peut s'en charger. Les séances durent entre 45 minutes et 2 heures.

Quel budget prévoir pour suivre la route de l'encens dans le Kansai ?

Le budget varie selon le niveau de confort choisi. En mode économique, comptez 150 à 200 € par jour (hébergement en ryokan simple, transports en bus, repas locaux). En mode confort, le Zenbo Seinei sur Awaji propose des nuits à partir de 296 € incluant les repas et les activités zen. À Nara, le Shisui (Luxury Collection Marriott) démarre à 395 € la nuit. À Kyoto, le Six Senses affiche 1 054 € la nuit. Côté restaurants, le Haru San San à Awaji sert un menu 6 plats pour 24 €, tandis que le restaurant SEN (une étoile Michelin) à Kyoto propose des menus à partir de 95 €. L'itinéraire complet dure idéalement 7 à 9 jours. Les prix sont à vérifier avant votre départ.

Pour aller plus loin

  1. Office du tourisme d'Awaji — Site officiel (en japonais)
  2. Todai-ji, Nara — Site officiel
  3. Kyoto Tourism — Office du tourisme de Kyoto
  4. Shoyeido, maison d'encens — Site officiel
  5. Air France, vols Paris-Osaka — Réserver un vol
Les informations pratiques (prix, horaires, disponibilités) mentionnées dans cet article sont basées sur les données disponibles au 6 avril 2026. Elles peuvent évoluer. Vérifiez directement auprès des prestataires avant votre départ.

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